A égales distances d'un point de rencontre

23/07/2014

Dans la partie Nord d'Israël se situe la région de Haifa. Il ne s'agit pas de la zone la plus au nord, où se trouvent Kyriat Shmona ou le Golan, il s'agit de la zone proche de la mer à 50 / 80 kms de Tel-Aviv. Dans cette zone, nous trouvons des villes et villages plutôt habités par des juifs, et des villes et villages plutôt habitées par des arabes. Il s'agit dans tous les cas de citoyens israéliens, à l'intérieur des terres reconnues par la communauté internationale comme faisant partie d'Israël. Il serait exagéré de dire que les uns et les uns vivent chaque instant de leur vie ensemble, mais ils se côtoient quotidiennement, travaillent ensemble, font leurs courses aux mêmes endroits, ... et aussi vont dans les mêmes centres hospitaliers.

La chance a voulu que j'ai une douleur à la jambe depuis environ 2 ans, ce qui m'a amené à l'hôpital de Hadera, il y a quelques jours, pour des analyses approfondies. Dans la salle d'attente du centre d'IRM, sont assises à un mètre devant moi, deux dames. L'une semble juive, et semble avoir environ 45 ans. Assise à sa gauche, et également devant moi, une dame portant un voile de couleur violette, d'environ du même âge, dont les aspects vestimentaires m'amènent à penser qu'elle est arabe. Cette maman accompagne sa fille d'environ 15 ans, qui porte un plâtre au poignet droit. A 3 mètres de nous, sur le mur, une télévision présente l'actualité du combat qui oppose le Hamas et Israël, au sein de la bande de Gaza.

Dans les premiers instants de notre premier contact visuel, je m'interrogeais sur ce que pourront être nos premiers mots, s'ils allaient être touchés par les combats, s'ils allaient être entachés d'une orientation politique particulière, et éventuellement agressifs. Habitué à la discrétion, maîtrisant l'hébreu de manière moyenne, je ne me lance dans aucune discussion et me limite à quelques sourires de cordialité. C'était sans compter le fait qu'en Israël, il est difficile de rester plusieurs minutes sans parler, car les israéliens ont toujours quelque chose à dire, cela fait partie de la compétence obligatoire à détenir pour être israélien. La femme juive, la femme arabe, et mon épouse Patricia - qui était aussi de la partie - se lancent dans une discussion sur les problèmes de santé, qui nous amènent donc à l'hôpital. Nous apprenons finalement que la fille arabe a avalé un objet dangereux en jouant avec, et doit donc se faire examiner, mais aucune inquiétude n'est palpable de son côté.

Il me tardait de lui demander comment elle ressentait le conflit de la bande de Gaza. Elle nous donc expliqué, sans une quelconque retenue relationnelle, qu'elle habitait un village proche de la Cisjordanie (zone considérée par l'Onu comme relevant de la souveraineté Palestinienne, mais sujette à différends politiques en Israël). Elle est institutrice et enseigne l'hébreu. Elle s'est formée à Tel-Aviv, il y a une vingtaine d'années. Elle fait partie de la population arabe qui, en 1948, n'est pas partie de leur lieu d'habitation (certains sont partis de leur propre chef par peur, souvent fondée, que la situation de l'époque suscitait, et certains ont été chassés). Elle habite donc dans la partie Est d'Israël, proche de la Cisjordanie (voir point bleu de la carte). Elle nous explique, avec un grand sourire, que ses élèves sont chahuteurs et jouent beaucoup avec leurs Iphone pendant les cours, que les garçons sont plus indisciplinés que les filles. Elle nous décrit donc la jeunesse d'aujourd'hui. Elle a donc fait le chemin jusqu'à l'hôpital de Hadera, comme je le fis à partir de Zichron Yaacov, ville où j'habite, située sur la côte, plus au Nord (voir point rouge de la carte)

De temps en temps, nos yeux sont attirés par la télévision et ses images nocturnes où des missiles traversent le ciel, de part et d'autre. Elle se montre assez étrangère, sur le plan ethnique, à la situation de Gaza. Elle se sent concernée, comme n'importe quel être humain, et aussi en tant que cibles éventuelles des roquettes du Hamas, mais n'indique pas une solidarité d'ordre ethnique avec ce mouvement islamique, et pour dire les choses comme elles sont, ne présente pas, en tous cas dans ses propos du moment, de solidarité particulière à l'égard du peuple palestinien. Elle nous indique, avec un certain dépit, que son mari est religieux. Elle ne semble pas beaucoup apprécier les religieux, et déclare détester les extrémistes d'où qu'ils viennent.

La discussion continue, très intéressante, sur les perceptions des uns et des autres. La dame juive est très active dans la discussion, car, forcément, elle a connu les mêmes écoles à Tel-Aviv, ou connait quelqu'un qui l'a rencontrée par le passé, ... En Israël, il y a toujours quelqu'un qui connait quelqu'un qui nous connaît. La relation est vite faite, appuyée par le fait que tout le monde se tutoie, avec parfois, une spontanéité assez étonnante.

Le docteur m'appelle et je quitte la salle d'attente, en me privant de la suite de l'histoire, mais en permettant aux trois femmes (la femme juive, la femme arabe, et mon épouse) de continuer dans des sujets, qui, de toutes les façons, vont certainement dépasser ce qu'un homme peut comprendre des femmes. Mais je suis confiant à l'idée de ne rien perdre de l'essentiel de ce qui sera dit, par le fait de la présence de Patricia.

De retour à la salle d'attente, je revois mes compatriotes, le coeur légèrement pansé par une réalité qui prouve que l'on peut vivre et sourire et rire ensemble, au-delà de ce que les conflits pourraient nous amener à nous diviser. Il y aura assurément bien plus que l'occasion de l'hôpital de Hadera pour réaliser un point de rencontre à égales distances de nos lieux d'origine.