Aphonie forestière

01/04/2019

L'homme amoureux attend depuis si longtemps quelques mots échangés de vive voix avec sa bien aimée, mais celle-ci lui écrit qu'elle est victime d'une aphonie. L'homme lui répond et lui propose une promenade en forêt.

Ma bien aimée

J'avoue avoir une certaine aversion vis à vis de votre extinction de voix. J'ai le souvenir, peut-être plus que vous, que vous m'aviez promis que nous échangerions quelques confidences dès votre retour de voyage. Je les espérais sans les attendre, car l'attente n'est qu'une question de temps, alors que l'espoir est essentiellement une question de croyance. On ne peut pas dire que ma croyance soit en situation de désertion, mais elle lutte sans éclaircie contre les petites, mais nombreuses, escarmouches du sort qui m'incombe. Quoiqu'il en soit, si cette extinction de voix n'avait pointé le bout de son nez, j'aurais peut-être bénéficié d'une bénédiction, seule capable d'influencer vos priorités, parmi lesquelles, je me situe à l'une des extrémités, celle qui ferme la marche, celle qui reste en fond de tiroir, celle qui accompagne le Petit Poucet dans son projet de retrouver son chemin.

Pour autant ...

J'avoue, dans le même temps, avoir une certaine bienveillance pour ce petit souci de voix dont vous êtes victime. Je le dis avec d'autant plus de facilité qu'il ne peut s'agir de quelque chose de grave. Oh, ne croyez-pas que je vous veuille des malheurs, point du tout, mais comprenez que j'y vois une proposition de chuchotements de votre part. Vous avez de la chance que je sois un homme honnête, car il y a bien des hommes qui auraient utilisé la situation à des fins personnelles, pour y faire apparaître des termes plus engagés, car les chuchotements, sont pour les adultes, ce que les cachoteries sont pour les garnements, et que les frémissements sont pour les végétaux. Donc, je vous demanderais, même avec l'homme intègre comme je crois l'être, de bien mesurer le poids de vos mots, sauf à considérer, ce que je ne doute pas, que cela fut intentionnel. Donc, puisque votre message était écrit sans le dire, je prends votre main pour vous amener en forêt, et nous verrons bien de nous deux est le plus à plaindre de votre aphonie.

C'est la première fois que nous promenons en forêt tous les deux. Je vous propose de ne pas emprunter les chemins des autres, car ils se croient intelligents à s'approprier des paroles suggestives. Et bien non, vous et moi, ce ne sera cela, notre promenade sera le lieu de votre éducation aux sentiments, rien de plus, avec des sentiments de bien-être mais aussi de mal-être. Il nous faudrait une forêt à peine dégarnie, où la progression nous serait épineuse, par les ronces qui rôderaient ici et là, par les brindilles séchées tombées à nos pieds, et par le jour qui toucherait la barricade formée par les branches. L'ensemble formerait une beauté jamais découverte sur Terre. Mais, je vous demanderais votre confiance, au point de vous guider de la main, en restant les yeux fermés, et vous auriez tout à imaginer. J'aurais trop peur que vous en soyez éblouie, et que vous ne me regardiez plus.

Les ruisseaux murmureraient, les oiseaux joueraient les sopranos, tandis que les abeilles d'or bourdonneraient en proximité de la sève des arbres. L'ensemble ferait du lieu l'orchestre naturel des harmonies, jamais entendue sur Terre. C'est comme si le vent filait entre les cordes d'une harpe. Mais, je vous demanderais votre confiance, au point de blottir vos oreilles contre moi, pour que ne puissiez rien entendre. J'aurais trop peur que vous ne m'écoutiez plus.

Notre découverte prendrait sa source au début du monde, pour terminer à son extrémité, afin que la durée soit presque infinie. Mais, un jour, elle finirait. Alors, ce jour-là, je vous demanderais d'ouvrir les yeux, je vous libérerais de mon bras qui calfeutrait vos oreilles, et vous me diriez : "Mon bien aimé, pourquoi m'avoir fait cela ? Pendant des mois, je n'ai rien pu voir de cette beauté, et je n'ai rien pu entendre de ces chants d'amour !".

Maintenant, ma bien aimée, vous comprenez ce que je vis, en me privant de vous, par la vue, et par la voix. Je vis comme un amoureux à qui vous imposez d'avoir les yeux fermés, les oreilles closes, et le cœur momifié.