Ceux qui veulent faire des deux peuples ...

01/08/2014

Parmi les intentions lointaines qui animaient mon projet de vivre en Israël, il y avait l'espoir de comprendre un peu mieux la problématique du Moyen-Orient. Vivant alors en France, les états voisins d'Israël représentaient dans mon esprit des formes topologiques aux contours imprécis, dont les noms se mélangeaient quelque peu, et d'une certaine manière, ma connaissance géographique était semblable à la satire qui est parfois faite à l'endroit des américains lorsqu'ils se proposent de dessiner la carte de l'Europe, hésitant à mettre Marseille au Sud de la France, ou Rome en Italie. J'espérais donc compenser mes lacunes scolaires en géographie par une immersion intensive en Israël.

Si j'ai rattrapé mon retard géographique et géopolitique, je bute encore à cerner les réalités des vies qui m'entourent, provenant de deux peuples dont je pensais qu'ils s'éviteraient plutôt de se rapprocher. D'autant plus en période de conflit, avec les traumatismes que pourra générer le combat actuel entre le Hamas et Israël. Les opérations ont commencé depuis environ 1 mois, avec les actions et réactions que l'on connaît. Il suffit de lire ce qui est écrit dans les réseaux sociaux pour y voir les torrents de haine qui se déversent de part et d'autre, compensés heureusement par d'autres échanges, plus construits. Et devant cette réalité du feu et du sang d'un côté, et des explosions verbales de l'autre, je regarde la vie quotidienne, des habitants de ma région, où cohabitent depuis des lustres, arabes et juifs.

Encore récemment, en allant tout simplement dans les rues de ma vie, je regarde ces familles arabes et juives se promener dans un même espace. Et je suis surpris qu'en telle période de conflit, de ne voir aucun signe extérieur d'une quelconque tension locale. Aucun regard inquiétant, ni un mot menaçant. Je vois ici deux femmes arabes, dans une boucherie qui explosent de rire, au sein de leur conversation, et d'autres qui se promènent comme d'habitude. Le conflit semble inexistant. C'est à n'y rien comprendre.

A l'extérieur d'Israël, les observateurs s'interrogent sur l'hypothèse d'une nouvelle Intifada, qui réunirait les palestiniens de Gaza, ceux de Cisjordanie, et les arabes israéliens, ... qui aurait pour objectif l'anéantissement de l'Etat Israël, et pourquoi pas du peuple juif. Devant les événements de Gaza, peut-on s'attendre à une nouvelle "guerre des pierres" des palestiniens à l'encontre d'Israël ? Personne ne le sait. Je limite mon analyse à observer ces familles qui vivent totalement de la même manière en période de conflit, qu'en période normale. Et j'essaie de comprendre ce qui leur donne cette tranquillité et ce recul par rapport aux faits. Peut-on faire l'hypothèse que leurs gestes paisibles seraient conditionnés par la peur de représailles en cas de faux pas ? Est-ce une posture tactique ? Cette attitude calculée se serait alors répandue chez tous ces citoyens arabes ? Est-ce possible ? Les contacts que j'ai eus avec certains ont levé ces doutes, par le fait qu'ils affirment préférer ici qu'ailleurs. Je n'ai pas voulu aller au-delà et les questionner sur leur sentiment éventuel de fraternité avec les habitants de Gaza, mais force est de constater que cela n'apparaît pas du tout comme étant un critère essentiel de leur vie. Je ne doute pas que chacun est bien sûr touché par ce qui se passe, comme un être humain vis à vis d'une souffrance ou d'une mort.

Il existe une ambiance particulière dans cette région de Zichron Yaacov, qui est peut-être à l'image d'autres régions d'Israël, même si elle n'est pas représentative du pays. J'ai envie de croire que ces femmes, dont certaines s'habillent des coutumes musulmanes traditionnelles, et dont d'autres ont préféré les codes occidentaux, dont certaines croient tandis que d'autres ne croient pas, semblent se définir plus comme israéliennes que liées à une ethnie ou une religion particulière. Puis-je me permettre d'y voir, en tous cas dans la zone géographique dans laquelle j'habite, un peu du rêve républicain dont la déclaration constitutionnelle de la France est le phare.

Je voulais témoigner de ce que je vois, dans les limites bien sûr que ce qui est vu peut expliquer ce qui est. Même au sein de l'armée, des soldats ou soldates, dont les racines pourraient nous amener à penser qu'ils seraient plutôt nos ennemis, ont choisi de combattre dans l'armée israélienne :

La lecture ethnique ne suffit pas à définir la réalité du terrain, et heureusement.

Ceux qui veulent faire des deux peuples des ennemis à vie n'ont pas encore gagné.