Peut-on limiter ou maîtriser le trac ?

01/02/2020

Même en tant que pianiste amateur, l'on peut être amené à présenter des morceaux devant un public ou des amis. Ces morceaux, pourtant maîtrisés lorsqu'aucun œil extérieur n'est présent, deviennent un parcours à embûches lors d'une exécution en public. Le phénomène est comparable lorsque l'on souhaite enregistrer sa prestation sous forme vidéo, la caméra devient alors une sorte d'intrus captant notre attention, la détournant au détriment du morceau. Quelles sont les solutions ?

D'abord, précisons qu'il ne s'agit pas d'un phénomène concernant seulement quelques pianistes amateurs, mais presque tous les pianistes, amateurs ou professionnels. Il n'y a donc pas matière à chercher en soi une déficience particulière qui serait la source du problème.

Par ailleurs, ayons à l'esprit les mots de Jacques Brel, disant que pendant toute sa carrière, il a eu la peur au ventre avant d'entrer sur scène, ce très grand artiste s'invite donc dans notre réflexion pour nous dire que l'appréhension vis-à-vis de la prestation publique concerne également les chanteurs les plus expérimentés. En vérité, cela touche l'artiste en représentation, le conférencier, l'homme politique, mais aussi chacun d'entre nous, au hasard des lacets de la vie.

Enfin, au risque de désespérer ceux qui voudraient en guérir, notons que l'âge ou l'expérience ne viennent que pour nuancer le phénomène et non pour l'annuler.

Il est temps maintenant de proposer des solutions permettant de circonscrire le phénomène, voire le contrôler.

Les roues de secours

Pour lutter contre le trac, nous pourrions nous diriger vers une démarche de thérapie d'ordre psychologique, participer à des stages visant à gagner de la confiance en soi, ce qui est certainement très intéressant, mais qui est un sujet sur lequel je n'interviens pas. Je vais au contraire vous présenter des solutions qui relèvent uniquement du monde pianistique.

Les points de tension qui se manifestent chez le pianiste, lors d'une exécution, sont liés aux endroits du morceau particulièrement difficiles. Le pianiste sait qu'il aura à affronter telle ou telle zone qu'il ne maitrise pas suffisamment, il va donc générer une angoisse qui va le paralyser durant tout le morceau, et qui rendra la zone difficile encore plus difficile. Il faut donc imaginer des chemins de repli sur les zones en question, c'est-à-dire des motifs techniques légèrement plus accessibles, et rendant un résultat sonore quasiment équivalent aux motifs originaux. Ainsi, au cours de la phase d'apprentissage du morceau, voire de finalisation d'un morceau, le pianiste peut identifier les deux ou trois points particulièrement délicats à appréhender, sur lesquels il sera judicieux de prévoir une solution alternative.

Bien sûr, il ne s'agit pas de dénaturer le morceau en question, il s'agit, en ayant préparé les alternatives à l'avance, de mettre le pianiste dans un haut niveau de confiance, considérant qu'il aura à sa disposition les solutions pour ne pas trébucher, pour contourner si besoin les points les plus périlleux.

On pourra penser que tout cela ne concerne que des pianistes amateurs ou semi-professionnels, ce serait une erreur. Même les plus grands pianistes font des erreurs, et opèrent parfois à certaines pirouettes pour éviter la chute. Toujours est-il qu'en toutes circonstances, la ligne de conduite est de ne pas arrêter la prestation, ce qui oblige parfois à l'emploi de chemins secrets, imperceptibles par l'auditoire.

Tout cela est bien sûr à utiliser avec beaucoup de parcimonie, et concerne principalement les pianistes amateurs ou semi-professionnels. Pour le moins, quand bien même, ces roues de secours ne sont pas utilisées par le pianiste, ce dernier sait qu'elles existent et qu'il peut les emprunter, ce qui a pour conséquence immédiate la libération de sa confiance et une certaine diminution du trac qui pèse sur lui. En somme, il se dit « Il ne peut rien m'arriver ».

L'improvisation

On ne peut présumer de ce que sera la perception du monde classique, dans le futur lointain. Pour l'heure, la musique classique est conçue comme un chemin à suivre à la note près. Certes, quelques pianistes se sont investis dans des tentatives consistant à présenter des pièces classiques réécrites à leur goût, mais on ne peut pas dire que le public ait répondu présent. Le classique semble rester immuable, peut-être même plus que les compositeurs de l'époque l'auraient voulu.

Cette conception de la musique, comme étant totalement écrite à l'avance dans le moindre de ses détails, a une forte influence dans la manière dont les pianistes amateurs appréhendent la musique contemporaine, la musique de variétés, les musiques de films. J'ai vu bien des pianistes amateurs acheter telle ou telle partition de chanson, sur Internet ou dans une boutique, en considérant l'écriture comme « la partition officielle de la chanson », puis travaillant cette partition, à la note près, espérant que le résultat sonore final sera fidèle à la chanson originale. Malheureusement, lorsque la démarche d'apprentissage, venant du monde classique, est appliquée au monde de la chanson, cela produit des interprétations insatisfaisantes, par le fait qu'elles ne reproduisent pas la liberté d'action de l'artiste, du chanteur, qui, lui, sait donner de l'amplitude, proposer des variantes, ajouter un silence, créer des décalages entre le chant et la musique. Le simple fait de considérer une partition de chanson comme la source exacte, intangible, de ce que le pianiste doit jouer, est donc à la fois l'assurance d'un résultat sonore relativement médiocre, et la cause d'une certaine peur devant l'erreur possible qui nous écarterait du droit chemin.

Un pianiste de bar, œuvrant dans le registre de la chanson, des musiques de films, du jazz, ..., fonctionne de manière différente, et c'est certainement la seule voie possible pour des interprétations en liberté : Pour chaque titre, il y a des points de passage obligatoires, et le reste n'est qu'une improvisation.

Il n'y a pas qu'une manière de raconter une histoire, il n'y a pas qu'une seule manière de jouer une chanson au piano. La partition n'est qu'une base de réflexion, et en aucun cas le texte à suivre au mot près. L'improvisation est une réponse immédiate au trac que l'on peut connaître. N'ayant pas à suivre un tracé prédéfini, le pianiste éprouve donc moins d'appréhension, le trac diminue de moitié.

Improviser n'est pas nécessairement l'œuvre de l'imaginaire pur, d'un don spécifique qui viendrait au profit des pianistes chanceux, c'est une discipline à travailler comme une autre, pendant la phase d'acquisition du morceau. De ce fait, il est accessible à tous, amateurs inclus. C'est la raison pour laquelle la démarche que j'ai toujours mise en place auprès de mes élèves, consiste à comprendre les bases harmoniques du titre étudié, à explorer, zone par zone, les différentes variantes possibles, pour au final, donner une plus grande liberté à l'élève. L'objet n'est pas ici d'ouvrir l'encyclopédie permettant d'apprendre à improviser (cela ne s'apprend pas en une ligne !), mais au minimum d'inviter chacun dans cette voie.

L'enregistrement video

J'ai beaucoup amené mes élèves à s'enregistrer en vidéo, à la fois pour qu'ils puissent voir et revoir la qualité de leurs prestations, et à la fois pour me permettre d'analyser et de corriger celles-ci. Chez tous les élèves, le phénomène est le même : Hors vidéo, tout se passe bien, et avec la vidéo, la panique intervient. Il convient donc de donner quelques conseils.

Se savoir observé conditionne notre état général, le rythme du cœur et la respiration. Chez les élèves, cela semble faire perdre au moins 20 ou 30% de la qualité générale de la prestation pianistique.

Une des solutions consiste à oublier que l'on est observé. Facile à dire, me direz-vous. L'objectif est pourtant accessible à condition d'agir en deux temps : Il faut préalablement mettre la caméra en action, puis se mettre au piano sans immédiatement jouer le morceau considéré. Alors, l'élève joue au gré de l'inspiration, des morceaux sur lesquels il est à l'aise, pendant une dizaine de minutes. Ce faisant, son esprit entre dans l'atmosphère musicale et en arrive à oublier la présence de la caméra. Après cette phase de familiarisation avec son environnement, il est un peu plus facile pour l'élève de poursuivre dans la foulée et d'exécuter le morceau qu'il souhaite enregistrer.

Certes, il n'y a pas de solution miracle, mais dans tous les cas, il faut éviter de se lancer au piano, juste après avoir mis la caméra en marche, sauf à en avoir beaucoup l'expérience.

Conseils généraux

Si le trac est présent, même chez les plus grands, pour autant, son influence décroit à mesure de la compétence de l'artiste. Chez le pianiste amateur, j'ai coutume de conseiller de maitriser son morceau à 130 % avant d'espérer vaincre le trac. 130 %, c'est-à-dire pouvoir le jouer même si l'on est perturbé par des bruits alentours, par des discussions, par des regards, ... Je conseille donc de s'entrainer dans un environnement légèrement inconfortable, de telle manière à ne plus être ébranlable par quoi que ce soit.

Enfin, il faut indiquer que l'époque nous est favorable. Il y a, me semble-t-il, de plus en plus d'adhésion du public à l'artiste, l'artiste a la plupart du temps un public acquis à sa cause, qui ne viendra épier chaque détail de la prestation, pour en faire un rapport à charge. Il suffit de regarder les réactions des internautes aux vidéos de tel pianiste amateur, ou de telle chanteuse débutante. Pour l'essentiel, le public a des propos positifs et encourageants. Il me semble que cela décrit une constante d'aujourd'hui. J'invite donc le pianiste amateur à s'en convaincre, afin de rationaliser au maximum l'appréhension qu'il peut ressentir, qui repose en grande partie, à un effet d'optique plutôt qu'à une pression réelle.