Deux arbres

01/02/2018

L'homme amoureux, seul à l'entrée d'une forêt, ressent la présence de sa bien aimée.

Ma bien aimée

Tandis que le monde connaîtra la suite de son histoire, faite des inconnues de la veille et des équations de demain, les acteurs à taille humaine exerceront ce qu'ils croient être leur liberté, devant les choix quotidiens. Pour ma part, j'ai l'intention de faire vivre ma liberté de rêver, ce qui ne constituerait que des rêves s'ils n'étaient pas vécus. Le sentiment amoureux a ceci de supérieur à toute pensée, qu'il anime le cœur comme si la personne sur laquelle il s'applique était là. A forcer le trait, on pourrait penser que la présence vient en second, mais nous devons être, dans le cas présent, dans une anormalité des règles, dans une singularité spatiale, car, même si le sentiment vit, il ne peut être de la même source et de la même vivacité ce qui m'est donné par votre présence.

Près de vous, j'éprouve l'immense soulagement d'être en communion avec un être donnant de la valeur à mes songes comme éléments de réalité, et non comme des termes inconnus du dictionnaire. Rien ne devrait exister autre que la poésie, qu'un après-midi à l'ouverture d'une vue vers les montagnes, précédées d'une sage étendue d'eau négociant les couleurs avec les feuillages. Je vais vous raconter.

La Nature, croyant m'offrir l'impossibilité d'une beauté qui lui serait supérieure, incline ses branches, lorsque vous vous présentez à elle. Vous entourez un arbre de votre bras, et je suis, pour ma part, adossé à l'arbre d'à-côté. Je ne peux à peine atteindre votre main qui se tend vers moi. Vous me dites "Viens, on va par-delà les montagnes, c'est encore plus beau après". Je vous donne alors ma main, pour traverser les faibles profondeurs des marécages. Soudainement, nos mains prennent les traits d'êtres sans âge, peut-être sont-ils enfants, ou jeunes amoureux, ou encore adultes livrant ensemble des rêves inespérés aux jours restants.

Arrivés sur l'autre rive, je prends prétexte des arbres alternant de splendeurs, pour vous amener d'une faible insistance, à les contourner un par un. Vous me devancez, et passant de l'un à l'autre, promenant une main puis l'autre, sur l'écorce de l'un puis de l'autre, les couleurs perdent de leur sens, le jaune verdit, le vert s'enflamme, si bien que le ciel est témoin de notre progression à l'intérieur de la forêt, par le jeu des colorations donnant le tournis aux saisons. A un moment, vers le ciel, monte une colonne incendiaire rapidement contrôlée, lorsque sujet à la fatigue, je vous prends dans mes bras. Puis, sans ressortir tout à fait vivant de mon visage dans vos cheveux, nous entamons les difficultés montagneuses en trouvant la force dans la promesse d'une vue encore plus belle après.

Ma bien aimée, j'aimerais tellement savoir si votre cœur y était. Je vous raconte mes rêves sans savoir si vous les partagez. Je m'approche de la conviction que votre cœur y était, mais je n'ose parler en votre nom. Si vous le voulez bien, j'arriverai à retrouver le chemin vers ce petit étang, je vous y amènerai, et vous verrez, nous le traverserons, puis il vous suffira de toucher les écorces pour que les feuilles changent de couleur. Le miracle aura lieu, car chose identique s'est passée dans ma vie lorsque vous avez mis votre main sur mon cœur, alors que mon écorce était plus épaisse.

Tout a commencé en regardant ces deux arbres s'ouvrant vers un autre monde. Je vous y ai vue vous arrimant à l'un des deux, tendant l'autre bras dans la direction de l'arbre auquel j'étais adossé. Et, comme il était manifeste que, de votre geste, vous ne pouviez l'atteindre, c'était donc bien vers moi que votre main se tendait. La prochaine fois, je trouverai deux arbres un peu plus distants l'un de l'autre, de telle manière que, si vous ne voulez pas tomber, vous serez obligée d'accepter mon bras.