Intangible

13/07/2020

Le soldat, envoyé au front de la Première Grande Guerre, reçoit une lettre de sa bien aimée, mais ne peut y répondre, car mué dans l'effroi du vécu, puis dans le silence des arcades monastiques où ses pas l'ont guidé.

Ma bien aimée,

Je n'ai plus souvenir. Aurais-je voulu m'y livrer si la guerre n'était pas venue à moi ? A vivre avec elle depuis trente mois, je porte sa terre dans les replis de ma peau endurcie, confondant l'une et l'autre dans des teintes du même grain, à ne plus y voir de frontières, à ne plus pouvoir déceler ce qui fait corps de ce qui fait tombe. Le ciel et la terre forment une même substance, laissant à ce monde inconnu, pour seule notion de rupture, celle qui me sépare d'avant, où il y avait vous.

La guerre a ceci de supérieur à tout autre fait de l'homme, qu'elle convie celui-ci à ne plus questionner la force divine qui le fit naître d'un état de poussière, car ici, rien n'est autre que poussière. Cette terre est celle des nôtres, déjà fermentée par les corps ensevelis, frères de lieu avant même d'être frères de destin, laissant à ceux qui peuvent poursuivre le combat la charge d'en être les porteurs d'ombres, tissant entre eux une fraternité que seule l'épreuve sait constituer.

Tant la position est périlleuse, voici cinq mois que je suis au secret, sans ligne de liaison, même pointillée, avec ce qui faisait ma vie d'autrefois, non pas celle des temps perdus de l'innocence, mais au moins celle où il m'était possible de vous écrire, si bien qu'à votre attente, il ne put y avoir de réponse. De toutes manières, que dire lorsque l'espérance est si blessée que les visages ne peuvent plus s'éveiller, lorsque les peurs éteignent les voix ?

Car l'effroi a fait eu raison de ma capacité à dire, et à espérer. J'ai vu, ces derniers temps, ces visages inertes apeurés du jour comme de la nuit, j'ai vu ces êtres broyés par l'abandon du sens nécessaire à toute action, et tant d'aversions aux promesses de paix, que ma foi m'a quitté, et je ne voulais pas que vous en soyez tributaire. Alors, j'ai dû me taire. Et puis, il y a eu l'adversité.

Voici trois jours que j'ai sauté du train qui m'amenait à un autre front comme on charrie les âmes livides à la fosse commune. Accepter mon sort aurait signifié la certitude de ne plus pouvoir vous témoigner de mes sentiments, m'en extraire, c'est accepter le risque d'être exécuté par les miens. Mais qu'importe, puisqu'il en est de même dans l'ordre civil, où les miens n'existent plus, depuis qu'ils ont laissé leurs textes fondateurs sur le chemin où meurent les idéaux, avec leur candeur en codicille. D'où je suis, j'ai entendu, leur vie confinée et les supplices dérisoires des vivants qui n'ont jamais connu la guerre.

Alors, j'ai marché, et par-delà les vallées, je me sens avoir été guidé, en bout de fatigue, vers les murs abandonnés d'un ancien domaine religieux délesté de ses âmes pieuses marchant dans la résonance des couloirs en arcades. Depuis, chaque heure m'oppose à la vacuité spatiale où l'on sent l'esprit intangible, toujours présent, d'une vérité recherchée, et d'un silence invité par ses anciens hôtes à remplir leur vie de dévotion.

A sentir leurs pas régulés à la cadence uniforme d'un convoi mortuaire, je vois les tuniques blanches évoluer à point nommé des rites et des inclinaisons envers l'objet de leur spiritualité, la montée des marches vers l'office matinal, jusqu'au retour de chacun vers son logis cellulaire. Le cadre est presque intact, reste à imaginer le mouvement de la vie qui en est partie. Peut-être ont-ils connu les mêmes retraites que celles que ma garnison a dû subir, pourtant, pour eux comme pour nous, la foi était là, et la volonté aurait dû suffire. Alors, j'arpente le berceau de leur pensée, cherchant réponse à l'énigme de leur disparition. Peut-être trouverai-je alors, aussi, la raison de ma perdition.

A chacun des mots de Saint-Benoit, je me sens si peu des leurs, car si profond que l'on pourra puiser, trouvera-t-on en moi les piliers de sa pensée, l'humilité, la charité, l'obéissance, le souhait de pauvreté ? Et pourtant, eux et moi, nous sommes d'une même défaite devant le temps, cherchant le cloître pour dernier refuge.

Ma bien aimée, les jours vont désormais épouser l'intangible immobilité des prières séculaires, celles qui laissent les fidèles muets et le silence complet, dans un entre-soi avec mes propres regrets. Je vais investir ce lieu de regards qui ne reflètent sur rien, pour retraite vis à vis du combat que j'ai délaissé, et de la civilisation que j'ai abandonnée.

Je vais glisser mes pensées dans leurs livres du Moyen-Age, revêtir leur tenue monastique, puis offrir mon obéissance aux obligations ancestrales. Du moins, vais-je essayer. J'ai l'espoir insensé que j'y trouverai un espace purgé des gouffres du monde, car, l'optimisme est la raison des aveugles, cette guerre n'est que l'une parmi les mille qui viendront.

Penché sur l'écritoire, j'écris cette première lettre d'un homme devenu postulant à l'invisible, à la surdité et à la cécité. Restera Apollonia, petite alcôve exposée à la mer, où jadis j'entendis un souffle, qui me fit aimer la fenêtre du monde que j'y voyais. 

Comme un souvenir intangible faisant front aux vérités aussi fuyantes que proclamées.