La bonne courbure

17/08/2019

La plage de Yafo (Tel-Aviv) est délimitée sur la partie gauche par une construction ayant pour fonction de contenir les vagues violentes en leur opposant un ventre gris et cimenté sur une hauteur de 8 mètres environ, et ayant également pour fonction de servir de support aux peintres des temps modernes, dont les dessins se limitent à mettre en lettres capitales la représentation d'eux-mêmes, l'oeuvre narcissique de l'un venant en sur-épaisseur de celle, qui l'était autant, du précédent, l'ensemble dans un conglomérat de couleurs, pour lequel le lien harmonique est une notion étrangère. A l'autre extrémité de cette portion de plage, un ensemble de rochers forment une ligne de quelques dizaines de mètres allant jusqu'à la mer.

Force est de constater que ces peintres du "Street Art" n'ont pas osé se mesurer au relief discontinu des rochers. On peut argumenter, pour leur décharge, que la matière rocheuse légèrement sablée à la surface, n'est guère accueillante à la décoration sauvage. Dans le combat que mène le modernisme pour gagner ses galons de normalité dans la conscience populaire, il semble que ces créations du flanc gauche n'ont pas un effet attractif sur les visiteurs des lieux. Une jeune fille s'est assise sur les rochers, en bordure de mer. C'est une adolescente, et à cette distance de mon objectif, il m'est difficile de savoir ce qui définit sa motivation d'être à cet endroit, et dans une posture largement inclinée vers l'avant.

Si l'on m'avait surpris en pareille situation, assis sur un rocher, à une heure touchant le soleil couchant, le regard témoin aurait alors vu ma tête dans une position tombante, mais soutenue par mes deux mains jointes, le menton posé sur les deux pouces, les autres doigts vers le ciel, et mes lèvres tendues touchant les deux index. L'on m'aurait aperçu en analyse sur moi-même, misant sur ma propre mise à l'écart pour faire advenir la solution à celle-ci, confronté ainsi à l'un des paradoxes en suspens de résolution. J'aurais pris possession du premier rocher, en base de l'édifice, tant il m'aurait été difficile de prendre plus de hauteur. J'aurais à dessein laissé mes pieds en contact avec le sable, afin de me donner une chance de recevoir un signal, une vibration, par le bas du corps, pour conjurer le sort privant mon esprit des pensées supérieures. J'aurais donc incliné le buste, pour réduire mon angle de vue aux limites de moi-même.

Mais dans son cas, lorsque l'on a juste 15 ans, qu'est-ce qui peut être de nature à imposer une telle courbure au corps, puisque ce n'est point à cet âge que vient la quête de l'introspection ? Y aurait-il de la tristesse ou du chagrin qui se cacherait derrière cette attitude ? La volonté de mettre ses pleurs au secret, ramenant les larmes à une altitude la plus basse possible pour qu'elles s'écoulent pudiquement par le plus court chemin ? Un brin de vent brisa le secret, et fit lever les longs cheveux de la jeune fille jusqu'à occuper tous les angles de sa vue. Et c'est en faisant un geste de la main pour les remettre en ordre, qu'elle releva son visage et le fit apparaître pour quelques instants. Celui-ci n'était pas soucieux, il n'était pas alarmé par des sentiments intérieurs, il était simplement studieux, et suffisamment attentionné par la tâche qu'il se remit de fait en situation initiale, dès le coup de vent passé. La main est alors revenue à hauteur des genoux, et j'ai distingué qu'elle tenait un crayon. Le petit sac rouge disposé à côté d'elle contenait assurément des affaires d'école, ou le juste nécessaire pour étudier le sujet en cours. A quelques jours de la fin de l'année scolaire, elle venait ici étudier et avait choisi ce bout de plage de Yafo pour y être seule, n'acceptant d'être dérangée que par les éléments naturels, tout en réduisant leur influence au maximum. Elle s'était mise à l'abri des vagues, mais aussi à distance des rares vacanciers encore présents à cette heure, suggérant ainsi clairement qu'elle ne cherchait point le charme d'une nouvelle amitié et encore moins la tendre inconnue d'une rencontre adolescente.

Comprenne qui voudra, j'ai vu dans cette jeune lycéenne, l'essentiel de ce qui peut faire vaincre l'hypothèse du futur favorable, face à toutes les thèses contraires. Voici une adolescente, au centre de Yafo, au sein de ce bastion qui fut témoin des luttes de survie et des tragédies du pays, traversé de tous les périples, qu'ils furent inter ou extra-ethniques, ville où vivent aujourd'hui les populations juives et arabes, à une heure d'avion de pays où le sang coule à remplir les mers. Voici une lycéenne, qui s'assied sans crainte dans un endroit isolé alors que le jour va bientôt s'en aller, tandis qu'ailleurs le mal rôde et ronge un monde qui fuit du jour vers la nuit. Voici une future jeune femme qui dépasse les angoisses des adultes, et qui, au final, me convainc à l'idée que le pays se poursuivra avec des énergies plus sereines que celles nous animaient. Voici une femme qui vient, comme une sirène, s'élever sur un rocher, là où le cétacé adulte que je suis se serait peut-être échoué.