La progression par paliers

05/02/2020

Certains pianistes amateurs ont le sentiment de ne plus pouvoir progresser, et demandent « Est-ce que j'ai atteint mes limites ? Comment se fait-il que je ne progresse plus ? »

Il y a deux phénomènes à distinguer. Il y a des pianistes amateurs qui buttent sur des limites techniques, pour des raisons physiologiques mais aussi parfois méthodologiques ; et il y a le phénomène de la progression par paliers qui peut donner l'impression d'avoir atteint des limites, mais ce n'est que temporaire.

Les limites réelles

Il y a bien sûr une limite, un jour ou l'autre, à la progression technique, même pour les plus grands pianistes. Toute la question est de pouvoir identifier cette limite pour chacun d'entre nous. Le critère fondamental est la vélocité, même si ce n'est pas le seul. La vélocité, c'est le nombre de notes par seconde ou par battement de métronome. Le motif le plus usité est le groupe de double-croches par temps :

Ou encore :

En mesurant le nombre de double-croches que l'on peut - avec qualité - jouer par battement de métronome, on calcule la vélocité. C'est le cas dans de nombreuses Etudes de Chopin, dans des sonates de Mozart, dans les exercices Cortot, Hanon, Czerny, ... C'est donc une bonne unité de mesure.

Un débutant joue à 50 à la noire (4 double-croches)

Un expert joue à 150 à la noire (4 double-croches)

Jusqu'à quelle vitesse un pianiste amateur peut-il arriver ?

Dans les deux premières années, un débutant commence à 50 et arrive, sans grand souci, à 70 à la noire, sur des motifs relativement simples. La zone de travail d'un élève de niveau intermédiaire ou confirmé se situe entre 70 et 120, ce qui nécessite - si tout se passe bien - plusieurs années. Au-delà de 120, cela concerne un petit pourcentage de pianistes amateurs, qui ont des facilités particulières, ou (et) qui fournissent un travail très important.

La zone 70 - 120 est donc la zone où les élèves, dans leur grande majorité, rencontrent, un jour, leurs limites. Pour une part d'entre eux, il s'agit de limites réelles, celles qui, pour des raisons physiologiques ou méthodologiques, seront indépassables. Pour d'autres, ce n'est qu'une situation temporaire, ce dont nous allons exposer maintenant.

Les limites dépassables

La progression pianistique n'est pas une fonction continûment croissante. Chez bien des élèves - on pourrait même généraliser en disant « chez tous les élèves » - la progression s'effectue par paliers :

Dans un premier temps, nous allons exposer la manifestation de ce phénomène, nous verrons plus loin, s'il est possible de l'expliquer. Ce qui apparaît est la situation où l'élève, malgré des efforts répétés pour améliorer l'exécution de son morceau, ou pour augmenter sa vélocité au sein d'un exercice, stagne pendant plusieurs semaines. Et, lorsqu'une faute est réparée d'un côté, une autre apparaît à un autre endroit, alors que préalablement, ce dernier ne présentait aucun souci.

Si bien que la crainte amène l'élève à se poser des questions fondamentales sur ses propres capacités à aller plus loin, d'autant plus qu'il ne s'agit pas d'un phénomène qui dure une ou deux journées, mais qui semble sans fin.

Et puis, un beau matin, une sorte de déclic se réalise, une sorte de prise de conscience, l'horizon s'éclaircit, et un point de rupture de courbe a été franchi. Bien des élèves m'ont témoigné que « tout à coup, c'est reparti, les difficultés ont été levées ». Il est important d'être conscient de ce phénomène, pour garder confiance, et pour ne pas remettre en cause ses propres aptitudes pianistiques. Je dois indiquer que moi-même, en tant que professeur, j'ai assisté à des « nouvelles naissances » d'élèves pour lesquels j'étais préalablement très sceptique quant à leur possibilité de progresser, à la fois dans leur maîtrise du rythme, dans leur vélocité, ou dans tout autre domaine.

Nous allons essayer d'en expliquer les mécanismes, pour peu que l'on puisse scruter le fonctionnement de l'être humain.

D'abord, notons que ce phénomène dépasse le cadre pianistique, il est observable dans d'autres domaines, où un élève devient soudainement doué de compétences au-delà du prévisible. Pour autant, le piano a ceci de particulier qu'il fait intervenir, et de manière parallèle, la lecture (partition), l'écoute (le résultat sonore, et le métronome), la gestion de tous les doigts (exécution), la gestion des mains et des bras (coordination), et même les pieds (pédales). Cela fait beaucoup de choses à gérer. Or, certains sujets conditionnent d'autres, la domestication de l'un peut provoquer la libération d'un autre. Pour exemple, la coordination des deux bras, qui nous permet par exemple de savoir à quel moment déplacer le bras gauche par rapport au motif qui est à exécuter, est crucial pour l'obtention de la vélocité. A quel moment commencer le déplacement du bras en rapport à ce qu'il faut jouer ? Il ne s'agit pas ici d'un problème technique, car tout le monde peut déplacer un bras, il ne s'agit pas d'une question d'expérience pianistique. Par contre, percevoir le moment adéquat pour réaliser le déplacement est une question de prise de conscience, et tout se déclenche à partir de cela.

De la même manière, au bout de combien de temps, un écolier sait à quel moment il lui faut partir de chez lui pour arriver à l'heure à son école, considérant qu'il doit prendre le bus et le métro, tout en prenant en compte les retards éventuels des transports en commun, et également d'autres paramètres ? La réponse est : Au bout d'un certain temps. On ne peut pas être plus précis. Tant que cette coordination n'est pas réalisée, il va arriver en retard à son école, être en mauvaise condition pour bien suivre le cours, ... Mais, un jour la prise de conscience se fait.

Au piano, c'est un peu équivalent, tant que la coordination des bras n'est pas bien appréhendée, l'un des bras est en retard, la main se pose en catastrophe sur le clavier, le contact est mauvais, le motif à jouer ne peut pas l'être, ... Donc, la vélocité n'est pas que le fruit de la qualité d'indépendance des doigts, mais aussi de la gestion des bras - pour ne prendre que ce paramètre - .

Cet exemple est une première approche pour expliquer le phénomène de palier, qui est donc la conséquence de la soudaine prise de conscience d'un sujet pianistique, ce qui vient au profit de tous les autres. Or, nombre d'entre eux sont purement de nature mentale : Savoir écouter un métronome, définir le bon moment pour déplacer un bras, anticiper ce qu'il faut jouer en posant les yeux au bon endroit sur la partition, ..., tout cela ne relève pas de compétences techniques des doigts. Or, cette prise de conscience, sur tel ou tel point, se fait souvent par des moyens inattendus, à l'occasion de situations sans rapport avec le monde pianistique. Il peut s'agir d'élèves ayant, en parallèle, commencé à suivre des cours de yoga ; il peut s'agir d'élèves ayant résolu un conflit familial et qui se sentent ainsi plus détendus dans leur vie et donc devant l'instrument ; il peut s'agir d'élèves ayant gagné en maturité ou en confiance en soi.

Pour exemple, j'ai observé chez certains, une soudaine progression de compétence dans la gestion du rythme, ce que rien de scientifique ne pouvait expliquer. Après quelques échanges avec eux, ils m'ont expliqué que leur rythme de sommeil avait été favorablement modifié. Faut-il y voir un lien entre l'un et l'autre ? Peut-être. Certainement, même.

Il y a donc des phénomènes extra-pianistiques qui influencent beaucoup la manière d'appréhender le piano. En outre, le piano n'est ni plus ni moins qu'une séquence de gestes à réaliser dans un certain ordre, le nœud du problème se situe donc souvent au niveau de l'organisation mentale, de la concentration possible, que l'élève peut déployer. Et ceci change tout.

Il serait bien imprudent d'essayer de sonder ce qui est à la manœuvre, au sein de notre cerveau, pour organiser correctement les informations. Mais, chacun d'entre nous peut attester qu'il y a toujours un moment, imprédictible, où l'on se dit « Cà y est, j'ai compris ».

Ainsi, je souhaite exprimer à tous les pianistes amateurs, qu'une grande part de leur progression pianistique est liée à des facteurs personnels, à des mécanismes mentaux, qui trouvent résolution, un beau jour, et qui débloquent des situations pianistiques que l'on croyait limitées à tout jamais. Un mécanisme qui trouve la clé de son agencement, c'est un palier de gagné.