Le riz, les pétales et l'encens

01/03/2018

L'homme amoureux traverse les odeurs de Bali, et écrit à sa bien aimée.

Ma bien aimée

Je pars pour quelques jours à Bali. Voyez-vous, il me semble qu'il est temps d'en venir aux offrandes pour parler de vous, pour approcher votre amour, et comprendre les miracles de la vie. Car, il faut voir dans les autels et temples d'Ubud, non point exclusivement le fait de la main humaine, mais aussi le fruit de créations naturelles simplement polies puis rectifiées par le temps. La salinité de l'air, due à l'environnement marin, a certainement aidé à graver la pierre. Depuis que l'on sait que la rotation terrestre lisse la cime des Rocheuses, on peut croire que le vent ait pu s'engouffrer ici ou là, profitant des gravures et imperfections pour y faire son nid, puis des creux, puis des loges où siègent désormais des statues pour l'éternité.

Là-bas, les pierres ocres s'élèvent à hauteur d'un Seigneur accessible, de telle sorte qui lui parviennent l'encens que les fidèles lui présentent en complètent de leur humilité. Le symbolisme a nourri l'Asie autant qu'il orne les retraits de Notre-Dame de Paris. Les animaux imaginaires font des pierres un musée étrange aux formes que la Nature ne sait reproduire, aux traits pensés moins pour l'agrément que pour l'effroi et la crainte, devant lesquels reste l'offrande pour seule parole. Un enfant balinais, respirant cette terre depuis son premier jour, vient souvent lorsque la nuit tombe, pour se retrouver avec lui-même. Il connaît ceux qui viennent visiter. Car bien des âmes de toutes peines partent là-bas pour implorer le Maître au visage de chat, pour qu'il leur soit clément.

Pour ma part, j'irai présenter une composition de quelques pétales, de graines de riz et d'eau safranée pour ainsi me soumettre aux rituels du lieu et vivifier leurs sources. Car j'ai bon espoir qu'à ce confins du monde, mon geste aura le sens que je veux lui donner, celui des danseuses balinaises qui s'habillent d'or aux cérémonies mortuaires et s'investissent alors de divinité pour en être l'incarnation.

Depuis les temps modernes qui ont donné le premier rôle aux touristes cherchant le cliché, Dieux et Démons sont délaissés, le lac Batur n'a plus à résorber les laves du volcan, car celui-ci ne s'enflamme plus, et le peuple ancestral s'éteint dans les pluies comme dans ses larmes.

Alors, ma bien aimée, pendant votre sommeil - ne m'en voulez pas - j'ai extirpé quelques fleurs de votre cœur, j'ai pris mes pointes de graphite en guise de tiges d'encens, puis quelques notes de musique granulées qui ont l'aspect d'un riz émaillé, et j'ai mis l'ensemble sur une feuille de bambou. Ils n'y verront que du feu. Je vais laisser l'offrande au pied du temple, les badauds badineront avec les fleurs du parterre sans porter intérêt aux nôtres, les vagabonds chercheront le fruit blanc des rizières sans écouter les mélodies du ciel, et l'encens de tous les fidèles feront de ma pointe de graphite une anonyme sans odeur.

Mais une fois qu'ils seront tous partis, l'enfant viendra s'arrêter sur notre feuille de bambou composée d'émotions. Il caressera les pétales comme l'on caresse votre cœur, il prendra la mine de crayon pour découvrir l'amour d'écrire l'amour. C'est ainsi que cela se passera pour lui, car ce fut ainsi pour moi.

Ma bien aimée, je vous promets que la poésie que nous vivons tous les deux, un enfant, sur les marches d'un lieu de méditation, la reçoit et découvre l'amour de la vie. Je vous le promets. Il y a quelque part, une feuille de bambou avec un peu de vous, un peu de moi, et la poésie au milieu. Et le tout guérira le monde.