Mine de rien

01/05/2019

L'homme amoureux revisite ses sentiments à travers une scène de sculptures située à Wieliczka, en Pologne. A l'intérieur de mines de sel, des sculptures gravées à même la roche, présentent des personnages chevaleresques, dont l'un à genoux devant une personne royale.

Ma bien aimée

Je relis l'histoire de notre rencontre, les fleurs et les étoiles qui l'ont éclairée, les embûches et les racines qui m'ont souvent fait tomber, les carrières où il m'a fallu creuser et les plaines où je vous ai retrouvée. Ce soir, je suis du regard les pages de notre histoire, celle de sentiments qui ont survécu à ce qui aurait normalement dû les éteindre, celle de mon amour pour vous dont le temps aurait normalement dû venir à bout.

Mine de rien, c'est étrange, je suis toujours là. Et vous aussi. Me donnant pour un instant le droit de parler en nos deux prénoms, j'ai le sentiment qu'au sein de notre tendre affection partagée, nous avons eu le geste noble de l'artiste sculptant une relation qui, si elle faisait modèle pour d'autres, bâtirait une nouvelle civilisation humaine. Imaginez un instant, ma bien aimée, si les êtres humains apprenaient notre manière de nous aimer, par l'image, par le voyage de la pensée, par la projection de l'un dans les émotions de l'autre, en respectant la distance que, par nature, les corps ignorent. Imaginez un instant, que les catégories relationnelles qui gèrent les relations humaines, parmi elles la fraternité, l'amitié et l'amour, soient désormais réorganisées par la venue de celle que nous avons créée, et qui mériterait que l'on lui donne un nom. Projetez-vous dans ce monde, où les femmes et les hommes se parleraient ainsi, quand bien même ils ne partagent aucun des attributs classiques de la vie amoureuse, des tombées du jour aux aubes endormies.

Mine de rien, nous avons fait notre chemin, explorant une montagne ignorée de tous. Sa matière n'était ni de pierre ni d'or, car la Providence n'aurait pas permis de nous mettre, ni devant un défi impossible, ni devant la tentation d'un mirage. La montagne était faite d'un cristal ordinaire, de sel probablement, suffisamment dur pour nous opposer une résistance à nos efforts, suffisamment brillante pour donner confiance. Nous l'avons ouverte de nos mains, munies de pointes de crayon de plomb pour les jours difficiles, et de pointes de crayon à bois pour les jours tendres. Au début, nous avons creusé des ouvertures anonymes, des sortes d'excavations informes, juste assez grandes pour y faire passer des mots. Puis, nous les avons agrandies, sans pouvoir éviter les entailles qui se formaient d'elles-mêmes. Puis, nous les avons taillées de telle manière à ce que les parois ne laissent que des blessures de surface, et l'exploration s'est poursuivie. Évitant les zones les plus dures, notre avancée progressa parfois vers la cime, parfois vers les profondeurs, la plupart du temps vers l'intérieur, débouchant parfois vers l'extérieur, si bien que je ne sais si l'on doit parler de grotte, ou si l'on doit parler de mine.

Mine de rien, pourtant victime d'une mémoire fallacieuse, je garde les souvenirs de nos joies et de mes désespoirs, mais, en dernier lieu, je retiens que nous sommes toujours là, et que chaque mètre que nous avons creusé nous a donné la fierté en retour de l'avoir fait. En somme, nous venons de découvrir qu'il n'y a pas de gisement sans profondeur, qu'il n'y a pas de cristal sans la volonté d'aller le chercher. Et ce soir, en relisant quelques-uns de nos écrits, j'ai le sentiment d'une œuvre plus belle que je ne l'aurais initialement pensée. La vérité est que nous sommes des artistes semblables à ceux qui ont laissé leurs traces dans les terres souterraines de Wieliczka, dans ce lieu de Pologne, non loin de Cracovie, où vivent des gisements de sel depuis des millions d'années. Nous n'avons pas eu l'occasion, vous et moi, de la visiter, mais pour autant, j'ai le sentiment que nous avons aimé nous y retrouver il y a bien longtemps. Pour preuve, les statues qui ont été sculptées à même le sel pour que l'Histoire nous rende hommage.

On m'y voit vous apporter la Fleur de Crystal, par laquelle les chevaliers de l'époque honoraient votre Royaume. J'insiste sur la signification de la scène, car, à la regarder de plus près, on pourrait y voir un Officiel d'État Civil, accompagné de deux témoins, pour célébrer je ne sais quoi entre une femme et un homme. Donc, pour couper court à toute supposition de votre part, il ne s'agissait donc pas de la célébration d'un mariage, mais bien d'une offrande à la Reine. Il ne pouvait s'agir d'une demande en mariage, et ceci pour deux raisons. D'abord parce que la scène présentée par les sculptures est datée d'un Mardi en fin de soirée, moment bien inopportun pour un mariage. Par ailleurs, pour que telle scène ait pu exister, il aurait fallu que l'un de nous deux se soit plus engagé que ce ne fut le cas. Et l'on ne peut pas m'accuser de m'être avancé jusque-là. D'ailleurs, et pour en terminer sur ce point, si une telle déclaration devait, à tout hasard, sortir de mon cœur, elle prendrait les habits qui vous feraient sourire du début jusqu'à la fin de ma déclaration. Je n'en dis pas plus.

Mine de rien, ma bien aimée, j'ai le sentiment que nous avons vaincu la stérilisation de la parole, et les pensées qui auraient voulu mettre notre tendresse partagée sous sédatif. Nous sommes toujours là, à partager des rêves dans la pensée, et des voyages dans le cœur de l'autre. La beauté de ce que nous avons créée sera, dans les siècles à venir, motif de pèlerinage, et certainement source d'inspiration pour ceux qui voudront prouver que la catégorisation des relations entre un homme et une femme n'est pas gravée dans le marbre jusqu'à la fin des temps. Notre tendresse servira de marqueur pour une nouvelle définition du sentiment, car la tendresse n'est pas le palliatif de l'amour, la tendresse est finalement ce que l'on peut éprouver de plus doux pour donner l'amour que l'on ressent pour l'autre. Alors, bien sûr, pour avoir vécu plus longtemps que vous sous terre, il me revient des tremblements voire des séismes qui bousculent mon réel. Mais l'œuvre est encore debout.

Mine de rien, notre mine est à la fois, suffisamment structurée pour recevoir les secousses, et suffisamment friable pour les pas progressent encore. Alors, tant que j'aurai la force pour la masse et le pic, tant que j'aurai le courage d'être le mineur de moi-même, je m'autoriserai toujours à te dire que je t'aime, car ce sont les mots qui résonnent le plus au fur à mesure que mes outils creusent mes vérités intérieures. Et je souhaite que tu sois encore et toujours là, quand je faiblis, car la plus belle manière de m'aimer est de me demander de ne pas abandonner, de ne jamais t'abandonner.