Pourquoi un pianiste en arrive à sur-articuler ?

15/11/2017

On voit parfois de grands pianistes réaliser des articulations excessives. Pourquoi le font-ils ? Faut-il faire comme eux ?

La question peut se poser lorsqu'il s'agit de morceaux qui, à priori, ne nécessitent pas d'articulation forte. Ainsi, nous pouvons voir des pianistes professionnels, qui, pour jouer le début de Rêve d'Amour n°3 de Liszt, vont lever les doigts sans que cela semble être justifié. En effet, ces premières mesures sont très douces, lentes, sans accentuation particulière, il suffit donc de laisser les doigts posés sur leurs touches, et de les solliciter au minimum pour enfoncer celles-ci. Il est en bien sûr de même avec tant de morceaux du même registre : Impromptu 3 de Schubert, Sonate au clair de lune de Beethoven, ...

Pourquoi crisper les doigts, pourquoi leur donner de la hauteur, si le contact doit être doux ? Pour prendre conscience du caractère assez étrange de la situation, nous pourrions faire une analogie avec le bricoleur qui souhaite enfoncer un clou très fin dans une cloison sans forte résistance, et qui prendrait fermement dans sa main, un lourd marteau, et qui lui donnerait un élan important. Ce serait tout à fait étonnant.

Si l'on se réfère aux Principes Rationnels de la Technique Pianistique de Cortot, les articulations excessives ne servent à rien. Du reste, Alfred Cortot, dans les premières pages de l'ouvrage, qualifie ces gestes de « résolument anti-physiologiques ». Pour la plupart, les grands pianistes (Horowitz, Zimerman, Duchâble, Weigel, ...) suivent la philosophie Cortot, et ont une posture pianiste harmonieuse.

Mais d'autres semblent être en opposition avec ces principes, et ont des gestes parfois tourmentés. En réalité, si certains pianistes professionnels agissent ainsi, c'est pour d'autres raisons que des motivations pianistiques. Ils recherchent un état émotionnel. Ils choisissent de mettre une expression, et parfois une crispation, dans leurs doigts, comme si ces derniers devaient être les receveurs d'une tension interne, d'un courant d'énergie qui doive guider l'interprétation. Cela peut s'assimiler à la gestuelle d'un chanteur, à l'expression de son visage, qui, même pour dire quelques simples mots, peut s'approprier des traits bien plus prononcés qu'à l'ordinaire.

Y a-t-il d'autres explications ?

Oui, il y a par ailleurs, clairement, pour certains pianistes, un choix délibéré d'une théatralisation du geste pianistique. Plus encore aujourd'hui qu'avant, l'image artistique, la personnalité qui se dégage d'un artiste, compte presque autant que ses prestations musicales. Désormais, tout semble être étudié au détail près, les choix vestimentaires, la coiffure, la gestuelle, ..., tout devient sujet de spectacle et de représentation, et le geste pianistique en fait partie.

Le pianiste amateur doit-il les imiter ?

Pas du tout. Ce n'est pas parce que des acrobates savent marcher sur les mains qu'il faut marcher sur les mains. Les grands pianistes peuvent prendre toutes les positions qu'ils veulent, ils obtiendront la sonorité voulue. Ils savent lancer un doigt de très loin et retomber très doucement sur le clavier. Ainsi, ce n'est pas parce que Ray Charles danse sur son tabouret lorsqu'il joue, qu'il faut faire de même. Ce n'est pas parce que les très grands pianistes Evgeny Kissin ou Lang Lang en arrivent à sur-articuler, sur tel ou tel passage, qu'il faut les imiter.

Faut-il toujours avoir des gestes sobres ?

La philosophie à suivre est de la même nature que celle que l'on peut proposer à des élèves qui apprennent le métier de comédien, ou de chanteur : Au début, on apprend le geste sobre, sans fioriture et sans excès. Et au fur et à mesure de l'expérience, on peut s'autoriser des gestes plus expressifs voire enflammés. Ainsi, l'écueil principal à éviter serait de vouloir copier les gestes personnalisés des grands pianistes, dès les premières années d'apprentissage. Il y a un temps pour tout. Par la suite, il sera possible, bien sûr, de s'approprier sa propre manière de vivre le piano.