Sous les réverbères

15/01/2018

L'homme amoureux propose, à sa bien aimée, une première rencontre romantique près d'un pont, à Venise.

Ma bien aimée

Une conviction se rapproche de moi, elle me dit que nous ne nous sommes pas encore rencontrés. Nous nous sommes à peine entrevus, c'est-à-dire vus par des failles d'entraves posées entre nous. Si vous voulez bien remonter le temps avec moi, nous allons nous retrouver dans un cadre connu de personne, si ce n'est des autochtones. Le hasard ne peut être le dépositaire de notre sort, notre histoire ne peut être laissée dans les mains de l'imprévu, qui transformerait aisément, si on la laissait à l'abandon, notre destinée en fatalité. Puis-je entretenir l'espoir que vous acceptiez d'oublier tout ce que vous connaissez de moi, et recréer les conditions du premier regard ? Vous ne pourriez qu'en tirer avantage, car les mots reprendraient leur virginité, l'esprit de chacun serait délivré des malentendus, et mon cœur retrouverait sa prédisposition, dans l'espoir que le vôtre s'ouvre aux attentes qu'il n'a pas encore su exprimer.

Tantôt, au cours des heures sages de l'obscur, dans la nuit reliant la veille au matin de ce jour, je me suis senti quitter un songe pour venir vers un autre, car voyez-vous, je pressentais vous y trouver. Peut-être ai-je cru à mes propres croyances, car, pour vous imaginer près de moi, il ne reste plus que cela. En ce lieu où tant d'hommes amoureux ont connu leur supplice, je me savais prêt à affronter le verdict du temps, laissant le probable de côté, pour gagner le camp du possible, je vous ai vue m'attendre, même si seul mon cœur me parlait, et que mes yeux, à défaut de données tangibles, m'ordonnaient la vigilance. A l'éveil de ma raison, je vis, au loin, le pont aux nuages qu'il me fallait traverser pour rejoindre la Basilica di Santa Maria della Salute, peut-être étiez-vous assise à un banc, espérant mon passage auprès de vous.

La nuit eut l'ingéniosité de ne pas dévoiler la nature de l'instant, elle sembla fraiche lorsque mes pas sonnèrent sur les pierres blanches des allées, et plus indécise, lorsque je foulai les parterres d'ornements, veillant à ne toucher aucune fleur s'y trouvant, me préparant ainsi à faire de même avec vous. Puis, longeant les eaux, au fur et à mesure que je comptai les bateaux restés à quai, je devinai ceux qui étaient encore en chemin et qui allaient faire chavirer les navigateurs aux amours enfouis. "Combien d'amoureux comme moi ont tenté leur chance devant des femmes comme vous ?" me disais-je. J'ai eu beau regarder les gondoles solitaires, je n'en vis aucune marquée du souvenir d'un amour fusionné, d'une rencontre accomplie, ni même de regards qui se soient accostés l'un à l'autre. Si bien que j'ai pensé renoncer. Allais-je être le suivant à succomber au charme de la lagune alors que je pensais l'être que de vos yeux ?

J'arrivai bientôt à mon port de destination, c'est-à-dire vous. Il me tarda de savoir s'il serait mon lieu de naufrage, ou celui de votre conquête. Durant les cent derniers pas, plus aucun bateau n'était à quai, ils avaient dû tous périr en mer. Mon cœur débordant de crainte, assuré d'être sans recours, je continuai à avancer, mais n'arrivai plus à savoir mon chemin. Je compris que les réverbères constituèrent mon dernier cordon de sureté. Ils avaient assurément été posés à cet endroit pour cette fonction, guider les passionnés aveuglés par l'amour qu'ils attendent. Mon chemin entrelaçait les ombres et les lumières, et il me sembla que les réverbèrent s'espacèrent de plus en plus. Et, en extrémité d'épuisement, je vis une ombre dans la pénombre.

Je m'arrêtai à hauteur du dernier réverbère situé avant quelques bancs en pierre. Je restai debout, appuyant ma main droite sur le corps métallique qui filait vers le ciel, espérant qu'il puisse ainsi m'aider à sortir des ténèbres. Je camouflai une partie de mon corps derrière lui, espérant parvenir à préserver ma discrétion. C'était certainement vous, assise à quelques pas de moi.

Ce n'était pas un rêve, car je ressentis votre présence plus qu'aucun de mes rêves me l'avait fait vivre auparavant. Je me tins de plus en plus au réverbère car mes jambes étaient sur le point de se défausser. C'était vous, cette ombre lumineuse dans son contour, dérobant à votre seul profit, toute la beauté des monuments de Venise.

"Comment est-ce possible, qu'une seule beauté puisse dissoudre en un seul être, celles qui avaient dominé ces lieux, pendant des siècles ?" me disais-je. Je jetai un regard derrière moi vers la Basilique, et je la vis se dénuder de sa fierté et acter sa propre défaite. Je vis les gondoles se réunir autour de moi, je compris qu'elles se préparaient à me porter secours. Ou peut-être, l'un d'entre elles espérait-elle être la première à accueillir la prochaine romance. Je n'avais pas encore quitté ma position de repli. Mais, tout à coup, je compris qu'à rester en l'état, j'étais le seul acteur de la pièce à être visible. "Je suis bien trop exposé !", me suis-je dit. Et c'est cela qui m'a convaincu à faire un pas de plus. Après deux pas, un premier banc se présenta à moi. Il était seul. Vous aviez choisi celui situé au centre des deux autres. Pour le moins, il m'offrait l'alternative de m'y asseoir plutôt que de poursuivre une aventure, qui, de seconde en seconde, m'enflammait le cœur. Mais, je décidai de le laisser de côté, et d'aller vers vous.

Vous étiez assise, le regard se portant vers les maisons du port, le dos aux gondoles comme pour leur signifier vos caprices à leur égard. Vous aviez les jambes légèrement croisées, simplement par les pieds se chevauchant, et vos mains, posées sur l'arrière du banc, soutenaient l'inclinaison du dos vers l'arrière. Un véritable chef-d'œuvre. Cette position ne me facilitait pas la tâche. Je ne me sentais pas de taille à venir devant vous, et je ne pouvais plus m'enfuir. Déjà pendant mes derniers pas, j'avais songé à m'asseoir en votre proximité, mais le regard dirigé vers la mer. "Au moins, celle-ci saura-t-elle donner écho à mon émotion", me disais-je. Je pensais m'asseoir derrière vous, mais l'inclinaison que vous aviez prise me l'interdisait, si bien que je pris le bout du banc, préférant au dernier moment, orienter mon corps à votre perpendiculaire, fixant la ligne des réverbères, et prenant conscience du même coup du chemin parcouru. Soudain, un sentiment de gloire m'envahit, si ce n'est qu'il me restait à affronter votre présence. Je n'avais pas préparé mes premiers mots, quel idiot. J'en avais rêvé depuis tant de temps, et me voilà désemparé par défaut d'imagination.

Preuve que j'avais une chance d'être aimé de vous, c'est vous qui dîtes les premiers mots. Je doutais que vous pensiez qu'il s'agissait d'un autre, mais assurément, mon choix de m'être mis en pleine lumière avait détruit toute chance d'anonymat. De toutes façons, ma respiration me trahissait à chaque seconde. Autant de choses qui donnaient à vos premiers mots les vertus d'un souffle inespéré.

"Elle m'attendait" me disais-je. Une observation fugace sur l'étendue du ciel m'indiquait que les étoiles avaient choisi d'être en petit comité, ce soir, vous ne m'attendiez que depuis quelques minutes. Et, je ne sais pas ce qu'il m'a pris, peut-être les conséquences d'une fatigue qui m'invitait à aller à l'essentiel, peut-être le vertige d'un sommeil écourté, peut-être encore, les gondoles que j'entendais frissonner, mon cœur n'entendit aucune retenue que ma raison lui insufflait, et je vous répondis :

"Ma bien aimée, vous m'attendez depuis quelques instants ; mais, moi, je vous attends depuis mon premier jour".

Me sentant coupable de vous avoir fait attendre, je mis devant votre jugement, toutes les épreuves que j'avais endurées pour vous retrouver : mon âme engourdie ne trouvant pas le sommeil, la courbure du pont aux nuages aussi haute qu'un arc-en-ciel, les réverbères dévoilant les pièges et cachant les indices, et enfin, ma propre timidité à ne savoir que dire. Je sentis que vous me pardonniez. Si bien que je m'autorisai une question : "Puis-je croire que vous soyez intéressée à me lire ?". Au bout de quelques instants, vous me répondîtes : "Je suis en phase de l'être".

Je compris que je ne pouvais vous aimer qu'en vous écrivant, alors je pris ma voix la plus sincère, et vous dis "Alors, j'entre volontiers, moi aussi, en phase de lettres". Et depuis cette nuit, j'ai tous les jours envie de vous écrire.

Chacun comprit qu'il était déjà temps de se retirer pour laisser les mots prendre leur envol. J'ai senti un sourire de votre part, qui me disait que vous vous sentiez aimée. Nous nous quittâmes sur ces mots, sans avoir échangé le moindre regard, dans l'attente de notre seconde rencontre.