Tranche de vie dans un kibbutz

10/08/2018

Si les photos n'étaient pas en couleur, nous pourrions penser que la scène a eu lieu dans l'entre-deux guerres d'une province française, à l'époque où le village était l'horizon quotidien et le département la ligne indépassable de paysans trop accaparés par la charge pour envisager un ailleurs de leur géographie immédiate. Les habits ont changé, les ombrelles, sabots et souliers, sont en faible représentation, jusqu'à disparaître du champ de vision. Mais, pour le moins, il s'agit bien de plusieurs familles souhaitant se mettre en compagnie les unes des autres, sans que cela soit à l'occasion d'une fête traditionnelle, ou d'une célébration locale.

Point de feu central pour l'incantation d'une divinité, nous ne sommes pas dans une réunion à la recherche d'une transcendance. Point de décoration festive, il ne s'agit pas non plus d'un après-mariage, ni d'une quelconque célébration religieuse d'un des enfants de la communauté.

Car l'on peut parler de communauté, tant la proximité semble bien avoir franchi le cordial éloignement de la civilité. Et puis, il ne s'agit pas d'une famille qui aurait fait centre de gravité pour quelques amis en supplément. La scène réunit plusieurs familles, sans que l'une d'entre elles ne prenne le premier plan sur les autres. Mais qu'est-ce qui peut animer plusieurs familles à prendre pied pour quelques heures sur un bout de terre d'un village pour manger des mets ordinaires ?

Nous nous trouvons en Israël, à Ma'ayan Tzvi, à 35 kilomètres au sud de Haïfa. Quelques dizaines de maisons forment un kibbutz, terme jadis utilisé pour désigner une collectivité humaine vouée au développement agricole, en régime de partage des biens et des produits du travail, mais qui aujourd'hui représente des réalités diverses, parfois limitées à la survie d'une certaine vie commune, au sein d'un pays régi par ailleurs, par une économie capitaliste.

Comment lire cette réalité commune ? S'agirait-il d'une communauté d'anglais expatriés en terre lointaine, et qui viendrait retrouver pour l'occasion quelques habitudes du pays ? Il n'en est rien, ces personnes viennent certainement de tous les coins de la Terre, à une, deux ou trois générations près, mais certains d'entre eux ont choisi de refaire vivre ce morceau de terre, qui a été défrichée il y a 75 ans par leurs ancêtres. Certaines maisons sont restées en l'état, à côté d'une modernité qui s'est installée en continuité.

A quelques mètres de ce lieu, légèrement en contrebas, se trouve un petit commerce de première nécessité, légumes, viandes, produits de tous les jours. C'est ici que les retardataires du vendredi soir, peuvent encore acheter quelques aliments pour faire honneur au Shabbat. Pressé par la crainte d'arriver au-delà de l'heure de fermeture, j'aurais pu ne pas prêter attention aux faits singuliers de mon environnement. La voiture laissée cinquante mètres plus haut, je marchais à pas rapides le long des allées improvisées entre herbe et goudron, et me suis arrêté pour prendre le cliché, car il n'est pas anodin.

Il représente la réalité d'un vivre-ensemble qui prend son sens par la cohésion de gens dont le commun n'est pas uniquement un triptyque de valeurs, mais aussi une proximité de modes de vie, une manière de se parler, une manière d'échanger le respect et l'affection, ce qu'aucune modernité ne devra altérer.

A l'heure des peuples fracturés en Europe et ailleurs où l'on a tend de mal à ce que chacun se reconnaisse en un "nous" fédérateur, à l'heure du partitionnement qui s'annonce en France par le biais de la religion ou de l'ethnie, l'on peut encore trouver espoir dans ce moment vécu à Ma'ayan Tzvi, par la conviction que ce "nous", fait de quelques familles, était prêt à s'agrandir jusqu'à moi, si je n'avais pas été le retardataire parmi les retardataires pour remplir mon sac de commissions.

Regardant à distance de discrétion, cette scène de la vie, je continue à espérer que je la reverrai, un jour, en France, par simple élan de spontanéité, avant que les barricades ou que les conflits sociaux ne refassent naître cette solidarité française, que j'ai connue étant petit.