Y a-t-il une main privilégiée ?

20/02/2020

Un stylo à la main, nous sommes gauchers ou droitiers. Au piano, la situation est-elle la même ? Y a-t-il une main privilégiée ? Plus encore, y a-t-il une main qui doit concentrer notre attention plus que l'autre ? La situation est-elle à étudier au cas par cas ?

Le stylo et le piano ne sont pas comparables. Un gaucher peut rarement écrire également de la main droite, un droitier peut rarement écrire également de la main gauche, alors qu'au piano, on ne peut pas accepter qu'une main soit bien moins compétente que l'autre.

Les mains d'un pianiste n'ont pas tout à fait les mêmes dispositions initiales, l'une par rapport à l'autre. Il y a souvent, mais pas systématiquement, une légère différence en termes d'indépendance des doigts ou de vélocité, entre la main gauche et la main droite. D'expérience, si j'en juge aux multiples cas de figure que ma vie de professeur m'a amené à connaître, cette différence de compétence entre les deux mains s'évalue à environ 10%, parfois un peu plus. Il me semble donc hasardeux de qualifier un pianiste de « gaucher » ou de « droitier ».

De la même manière, il me semble délicat d'établir une correspondance entre les facilités que l'on peut avoir, sur telle ou telle main, à l'écrit, et celles qui se manifestent au clavier. Dit autrement, un gaucher à l'écrit (et réciproquement, un droitier) ne sera pas forcément particulièrement à l'aise de la main gauche (et réciproquement de la main droite), au piano.

En somme, en arrivant au piano, les mains se découvrent des atouts qui ne sont pas perceptibles dans la vie courante. Les bonnes surprises seront peut-être au rendez-vous.

Comment gérer sa concentration, son regard ?

La concentration, le regard, ne se portent pas nécessairement sur la main la plus faible, les situations sont à étudier au cas par cas, en fonction des motifs pianistiques qui se présentent. Nous allons étudier quelques exemples. Au terme de cette étude, nous pourrons identifier les critères qui permettent de prendre la bonne décision, selon les cas.

Exemple 1 : Partie d'un Nocturne de Chopin

Sur ce début de morceau, devons-nous porter notre concentration, notre regard, plutôt sur la main gauche, ou plutôt sur la main droite ? D'abord, observons qu'il s'agit d'un morceau lent, nous avons donc une situation favorable pour contrôler du regard, la plupart du temps, l'ensemble des deux mains. Pour déterminer la main qui doit retenir prioritairement notre attention, nous pouvons observer deux points :

  • La main droite joue des motifs variables, alors que la main gauche semble rester sur des motifs assez répétitifs ou semblables. En outre, la main droite joue beaucoup plus de notes que la main gauche.
  • En lisant précisément la main gauche, on observe qu'elle peut trouver ses notes, la plupart du temps, par simple sens tactile, sans nécessiter le contrôle du regard. En effet, le doigt 3 de la main gauche peut rester constamment en situation de pivot, sur le Fa, et ainsi servir de référence pour aider les autres doigts à trouver leurs notes par eux-mêmes.

Dans ce cas, on déduit de cette observation que la concentration se portera prioritairement sur la main droite. Bien sûr, lorsque la main gauche fera un déplacement latéral important, elle prendra la priorité de manière ponctuelle.

Exemple 2 : Partie d'un Impromptu de Schubert

Ce cas de figure est assez courant. La main gauche est stable, sauf aux quelques moments où elle joue une basse située très à gauche du clavier. Le regard va devoir intervenir pour trouver cette basse. Le reste du temps, c'est la main droite qui joue les motifs les plus compliqués, avec notamment un trait montant.

Or, on observe (encadré rouge), que lorsque la main gauche réalise un déplacement, la main droite reste dans une zone stable. Si bien que la concentration va pouvoir se porter, occasionnellement, sur la main gauche, et le reste du temps, sur la main droite.

Il est à noter que bien souvent - c'est à se demander si les compositeurs classiques l'ont fait intentionnellement - les situations sont analogues à celle-ci : Un déplacement main gauche est facilité par le fait qu'au même moment, la main droite évolue dans une zone assez stable.

Nous retiendrons qu'il est donc indispensable de repérer, dès le déchiffrage, les zones où les mains réalisent des déplacements, et celles où elles restent dans des positions stables.

Exemple 3 : Partie d'une Légende de Liszt

Il s'agit d'une zone jouée sur un rythme rapide. La main gauche et la main droite réalisent des accords. Sur quelle main le regard et la concentration vont-ils se porter ? On observe qu'à certains endroits, les mains sont très éloignées l'une de l'autre, il sera donc impossible, en ces points, de regarder les deux mains en même temps :

Par ailleurs, on observe que la main droite réalise des déplacements latéraux modérés, on passe d'un accord de Mi majeur à un renversement de La majeur situé à deux notes en-dessous, puis à d'autres accords de Mi, de La, ..., situés en proximité :

Il ne s'agit donc pas de déplacements latéraux importants, en outre, il s'agit d'accords parfaits ne présentant aucune difficulté pour le pianiste ayant le niveau pour aborder cette pièce de Liszt. Un pianiste doit avoir la compétence permettant de trouver tous les accords main droite sans contrôle du regard. C'est d'autant plus indispensable qu'à la main gauche, les accords s'enchaînent rapidement, avec de grands déplacements au début de chaque mesure. Ainsi, dans ce cas, la concentration se portera plus fréquemment sur la main gauche que sur la main droite.

Conclusion

Au piano, il n'y a pas, à proprement parler, de gaucher ou de droitier, même si l'on peut toujours ressentir un peu plus de facilité d'un côté ou d'un autre. L'attention que l'on doit porter, par le regard ou par la concentration, est uniquement fonction des motifs pianistiques que la partition présente.

En fonction de la vélocité, de l'importance des déplacements latéraux, de la difficulté des motifs, et surtout sur la possibilité ou non de mettre à profit le sens tactile, le pianiste doit décider, groupe de notes par groupe de notes, ce qu'il convient de