Y a-t-il toujours Legato ?

05/12/2017

Dès les premières semaines d'apprentissage, on enseigne au débutant, qu'il faut toujours jouer Legato, c'est-à-dire avec liaison entre les notes, sauf indication contraire. Mais, est-ce toujours le cas ?

Sortons de la réflexion les cas où l'écriture présente des notes piquées, car dans ce cas, la question ne se pose pas. Mais, pour le reste, est-ce toujours Legato ? Si la question doit être traitée, c'est que l'on peut observer, chez certains pianistes amateurs, une volonté d'appliquer en toutes occasions, la liaison physique entre deux notes successives. Ce faisant, ils ont le souhait de respecter cette règle, présentée comme immuable. Les soucis se présentent lorsque les motifs à jouer sont compliqués et ne permettent pas facilement une liaison entre les notes, alors il est fréquent de voir ces pianistes forcer leurs doigts, leur élasticité, leurs muscles, afin, coûte que coûte, que la liaison soit assurée. Est-ce la bonne démarche ? Prenons un premier exemple :

Nous voici avec les premières mesures de l'Etude 3 Opus 10 de Chopin. La mélodie main droite est douce, lente, très expressive, elle est bien sûr jouée avec le souci d'un Legato exécuté avec le plus grand soin. Au-dessus des notes Mi, Ré dièse, Mi de la main droite, est dessinée une petite parenthèse horizontale. Rappelons que le Legato n'est pas le fait de cette parenthèse, le Legato existe par défaut et n'a besoin d'aucun symbole supplémentaire, la parenthèse est un phrasé insistant sur l'interprétation de la zone considérée.

Le motif de la première mesure est tout à fait à la portée d'une main qui souhaite respecter le Legato, le doigt 1 joue le Sol dièse du bas, le doigt 5 joue le Mi, le doigt 2 poursuit avec le Si, et il est aisément possible de réaliser un Legato avec les notes qui suivent.

Prenons un deuxième exemple, tiré du même morceau :

Ici, nous avons une suite d'accords. L'ensemble est présenté sous forme de double-croches, graphiquement liées entre elles. Pour autant, est-ce Legato ? Le premier accord est joué avec les doigts 1, 2, 3 et 5. Il en est de même avec le deuxième accord. Les doigts 2 et 3 jouent Mi - Fa dièse, au sein des deux accords (même au sein des accords qui suivent). Le doigt 5 ne peut pas faire un Legato entre le La et le Si. Idem pour le doigt 1. Et les doigts 2 et 3 ne peuvent pas non plus faire de Legato, puisqu'ils jouent toujours les mêmes notes. En somme, les accords sont joués les uns après les autres, de manière très rapprochée, mais on ne peut pas parler de Legato. Les sons sont tellement rapprochés les uns des autres que l'auditeur entendra un Legato sonore, sans qu'il y ait un Legato physique. Et finalement, c'est ce qui importe. Nous avons donc ici, un motif, pourtant présenté comme un fil continu de notes, qui ne peut pas être rigoureusement joué en Legato.

Au sein de cette même zone, traitons un dernier exemple :

A la main droite, nous avons un ensemble d'accords successifs. Il en est de même à la main gauche. L'ensemble est écrit sous forme de double-croches graphiquement liées entre elles, et couvertes par une parenthèse horizontale. Nous pourrions donc nous attendre à ce que l'ensemble soit scrupuleusement joué sous forme d'un Legato parfait.

A la main gauche, c'est réalisable. Les accords se suivent de manière chromatique, les doigts peuvent tout à fait gérer la liaison physique entre deux accords successifs.

A la main droite, c'est très différent : Il y a d'abord un accord Fa dièse - Do, puis un accord Fa - Si, puis un accord situé plus en haut, La dièse - Mi. Il est possible de réaliser un Legato entre les deux premiers accords, mais il est quelque peu délicat de le tenter pour les accords qui suivent. Ce ne serait pas tout à fait impossible de faire un Legato, mais ce serait périlleux, et en outre préjudiciable pour la vélocité de l'ensemble. Ainsi, sur ce point, il est fréquent de voir, même parmi les pianistes concertistes, un petit saut très rapide de la main droite, entre deux accords distants. Le saut est si rapide que le Legato sonore est respecté, même si le Legato physique ne l'est pas.

Conclusion

La réalisation du Legato physique entre des notes successives est la règle à suivre, autant qu'il est raisonnable de l'appliquer. Dans certains cas, au sein de morceaux techniquement très difficiles, il pourra arriver que le pianiste se contente de faire un Legato sonore au lieu d'un Legato physique, et réalisera des déplacements si rapides qu'ils ne seront pas perçus.