Y a-t-il un niveau qui permet de tout jouer ?

18/02/2020

En provenance d'un élève, la question a été posée : Existe-t-il un niveau technique à partir duquel il est possible de tout jouer ? En ce sens, chacun pourrait effectivement rêver d'un seuil au-delà duquel il atteindrait la liberté totale de l'artiste. Est-ce possible ?

La technique pianistique est décrite, de manière exhaustive, par l'ouvrage de Cortot « Principes Rationnels de la Technique Pianistique ». En 100 pages, Cortot analyse et propose une méthodologie pour maîtriser l'indépendance des doigts, la vélocité, le passage de pouce, la technique du poignet, ... En somme, nous pourrions penser qu'un pianiste ayant la compétence présentée dans cet ouvrage, a atteint le seuil de la liberté pianistique. C'est presque vrai.

Il est vrai que les difficultés techniques que l'on doit affronter dans les Sonates de Mozart, dans les Ballades de Chopin, ou dans les Légendes de Liszt, ne sont que des combinaisons linéaires des motifs de Cortot. Pour autant, les exercices ne peuvent constituer le seul horizon du pianiste, il est indispensable de traverser les grandes œuvres pour solidifier sa compétence.

Ainsi, au-delà de cet ouvrage d'exercices, existe-t-il une œuvre, un ensemble de morceaux classiques qui définissent ce seuil limite ? Par l'étendue des motifs techniques proposés, il est largement reconnu que les Etudes de Chopin représentent cette frontière à partir de laquelle le pianiste trouve son indépendance, et acquiert les moyens lui permettant de tout affronter. Il est vrai que les 12 études de l'Opus 10, et les 12 études de l'Opus 25 semblent avoir été élaborées de telle manière à couvrir l'ensemble du monde pianistique. Ce qui est une première réponse à la question.

Pour autant, l'on pourra trouver dans d'autres morceaux, chez Liszt, chez Rachmaninoff, et chez d'autres compositeurs, des difficultés supplémentaires, originales, qui ne sont pas présentes dans les Etudes de Chopin. Mais, on peut considérer que le pianiste, ayant franchi l'étape des Etudes, aura alors les compétences pour appréhender ces nouveaux sujets, et pour résoudre toute difficulté inconnue.

Certes, mais bien des cas dérogent à cette réflexion générale.

Dans le domaine de la musique classique, nous pouvons citer les œuvres de Bach, qui par leur spécificité d'écriture, par leur emploi - souvent- d'une polyphonie de haute technicité, vont présenter des obstacles qui peuvent poser bien des soucis, même à un pianiste professionnel.

Dans un autre domaine, la musique moderne possède des particularités qui obligent le pianiste professionnel, nourri à la musique classique, à remettre en cause sa propre technique. On n'aborde pas les œuvres atonales d'Arnold Schönberg avec grande facilité, lorsque l'on a construit sa culture musicale, pendant des années, avec des sonorités tonales.

Il en est de même avec le monde du jazz, ou même de la variété. J'ai bien souvent rencontré des pianistes classiques professionnels, bien mal à l'aise devant ces autres genres musicaux. Et ce n'est pas qu'une question de choc culturel, d'une opposition de principe devant une musique qui pourrait être perçue comme moins noble que la musique classique ; il s'agit aussi de problèmes techniques : Le toucher, les doigtés, les positions de main, ne sont pas les mêmes d'un monde à l'autre.

Le domaine où la remise en cause apparaît peut-être de la manière la plus claire est celui du rythme. Un pianiste classique, maîtrisant tout Chopin et tout Bach, se trouverait bien déboussolé devant du Reggae, du Rock and Roll, ou autre déclinaison des musiques contemporaines.

En somme, pour répondre à la question, l'on peut tenter un parallèle avec le monde des mathématiques, ou de la médecine, en observant que mêmes les plus grands mathématiciens ou les plus grands médecins, même s'ils ont une grande compétence, ne sont pas pour autant capables d'aborder chaque spécialité du monde dans lequel ils évoluent.

Conclusion

Pour ma part, j'estime que le couple Chopin - Bach, par le biais de leurs œuvres majeures, constitue l'étape à part de laquelle, on peut considérer avoir acquis une autonomie pianistique suffisante pour aborder tous les autres compositeurs de la musique classique. Un élève, commençant le piano suffisamment tôt, travaillant de manière importante, selon une méthodologie très sérieuse, et étant doué de quelques bonnes dispositions initiales, peut atteindre ce seuil en une quinzaine d'années. Les très grands pianistes atteignent parfois ce niveau, en une dizaine d'années seulement.

S'agissant des spécificités, techniques ou rythmiques, venant du monde de la variété, du jazz, et de tant d'autres déclinaisons des musiques d'aujourd'hui, j'ai le sentiment que l'on n'atteint peut-être jamais un seuil de compétences permettant de tout appréhender, tant les domaines sont variés, et constamment en ébullition.